C’est en Argentine, plus précisement à San Carlos dans la province de Salta, en bordure de la Cordillère des Andes que les liégeois Anne et Alain Giet ont trouvé leur bonheur. Là, dans leur ferme, Alain et son épouse Anne ont commencé à brasser de la bière il y a une dizaine d’années, au départ pour leur consommation personnelle. Aujourd’hui leur “Me echó la burra” (litt : “l’âne m’a désarçonné”) est l’une des bières artisanales les plus appréciées au pays des gauchos.

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Une Burra Blonde

Il est parfois stupéfiant de voir à quelle vitesse le temps s’écoule. La première fois que je suis allé à l’hacienda “La Vaca Tranquila” (litt :la vache tranquille) à San Carlos, c’était en 2008 avec un groupe de copains belges. A notre départ, lorsque nous avons voulu dire au revoir à Alain, ce dernier est allé chercher quelques bouteilles de bière dans sa cave. Il voulait à tout prix que ses compatriotes goûtent ses premières productions : une blonde et une brune. Toutes deux se sont avérées excellentes et pouvaient facilement concurrencer les “Otro Mundo” et autres “Antares”; bières artisanales de référence en Argentine. A cette époque, brasser de la bière n’était qu’un passe-temps pour Alain. Deux ans plus tôt, son épouse et lui avaient quitté la Nouvelle Calédonie en Océnanie, où ils avaient créé une ferme d’élevage de crevettes.

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La priorité du couple était de rentabiliser leur hacienda qu’ils venaient d’acheter, en privilégiant l’élevage, la production agricole et le tourisme “à la ferme”. Il y a dix ans, l’Argentine découvrait le concept de petits hôtels de charme en milieu rural. Au fil des années, “La Vaca Tranquila” est devenue un lieu très prisé en raison de sa situation idyllique, de l’accueil chaleureux de la patronne et … doit aujourd’hui aussi une grande part de sa réputation à l’activité brassicole.

Le succès de la bière artisanale en 2019

A l’entrée de la propriété, l’enseigne, un grand tonneau en bois, nous accueille en face du corral. L’imposante grange est remplie de casiers de bière. Alain décharge un camion. Difficile d’estimer l’âge de ce liégeois réservé qui ne semble pas avoir vieilli depuis dix ans. La vie à la campagne lui est apparemment bénéfique. Ou est-ce l’alcool qui l’a bien conservé comme il le suggère, lui-même, avec humour.

“Pourquoi ai-je fondé une brasserie ?” “Parce que, comme tout bon belge qui se respecte, je suis amateur de bonnes bières et qu’on est jamais aussi bien servi que par soi même”. Au cours de mon premier séjour, les Argentins m’étaient apparus assez sobres. A l’exception parfois d’un vin rouge, rares étaient les boissons alcoolisées proposées lors des repas.

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Mieux, lorsqu’ils sortaient entre amis, il n’était pas rare de voir les argentins se partager à quatre une bouteille d’un litre de Quilmes ou de Stella Artois qui trainait au milieu de la table, parfois plus d’une heure. Cette situation a beaucoup changé au cours des dernières années en raison de l’incroyable succès de la bière artisanale auprès des jeunes; lesquels se rassemblent dans des estaminets pour consommer “las cervezas artesanales” servies dans des pintes d’un demi-litre et accompagnées généralement de frites et d’hamburgers généreusement saucés. Le tout sous les décibels d’un rock pur et dur.

La plupart de ces bières sont produites grossièrement dans des lieux non appropriés comme un garage ou une cave. Comme vous l’aurez compris, pour quelqu’un qui vient de Belgique, cette bière artisanale argentine s’avère presque toujours décevante. En effet, la majorité de ces brasseurs sont de jeunes entrepreneurs qui investissent leurs économies dans quelques cuves de cuisson, achètent les ingrédients locaux et trouvent leurs recettes sur Internet. Et, même si les conditions d’hygiène ne sont pas toujours au rendez-vous et que la bière est souvent contaminée, la mode est impérieuse. Les jeunes veulent se retrouver dans ces “cervecerías” qu’ils apprécient autant pour l’ambiance et les hamburgers que pour la bière.

Houblon de Patagonie, malts de Stabroek

Alain, quant à lui, est un brasseur très rigoureux, respecteux d’une hygiène sans faille et qui met énormément de soins dans le choix de ses matières premières. Cette démarche n’est pas évidente dans la province de Salta située à plus de 1.500 kms de Buenos Aires, mégapole, centre des affaires incontournable pour les approvisionnements en tout genre qu’ils soient nationaux ou importés.

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Ainsi, Alain s’adresse à des malteries internationales installées telles que Cargill pour ses “pale ale” et importe ses malts spéciaux de Belgique, d’Australie et d’Amérique du nord. En outre, ses houblons proviennent de Patagonie mais aussi de Tchéquie, Allemagne et Angleterre. Et rendons à Salta ce qui est à Salta : “me Echó La Burra” est élaborée avec un eau de source locale qui doit au préalable être déminéralisée car trop chargée de minéraux lourds. Autre ressource locale, écologique et abondante : l’énergie solaire utilisée pour la cuisson des brassins. Autre caractéristique remarquable : Alain est parvenu à créer une fusion entre le savoir-faire belge et le folklore de la Salta rurale, par les dénomination de ses bières …..

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“Me Echó La Burra”, est l’expression typique d’un paysan qui rentre chez lui ivre et qui tente d’expliquer à sa femme pourquoi il est dans un tel état,”. Cette expression peut paraître farfelue, mais un Salteño (habitant de Salta) la comprend immédiatement. “Il y a bien sûr une deuxième interprétation”, dit Alain : à savoir, “l’ânesse m’a jeté en dehors de la maison.” Et d’ajouter avec un sourire entendu : une troisième et une quatrième … mais la décence m’interdit de vous les traduire….

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L’Argentin liégeois a largement puisé dans le terroir regional et belge pour les appellations de ses créations. Même si plupart des petits brasseurs locaux sont influencés par les microbrasseries anglo-saxonnes et que chaqu’un d’eux se doit de produire une Porter, une Scotch, une Barley Wine, une Indian Pale Ale ou American Pale Ale…..

Alain, quant à lui, propose 9 variétés titrant de 6 à 11 degrés d’alcool, se rapprochant des bières d’abbaye. Elles portent des noms savoureux comme “San Lunes” (Saint Lundi), une brune de 11° dont la consommation festive suscite l’absentéisme du lundi, “Me Pateo La Burra” une blonde dont la puissance équivaut à une ruade d’ânesse et clin d’oeil à la Belgique “La Pecadora”, une blonde Lambic de 6° s’adressant coquinement au public féminin.

De l’humour belge-argentin

Après douze ans passés en Argentine, Alain maîtrise parfaitement l’humour pince-sans-rire et ambigu des gauchos qu’il fait largement passer dans sa communication commerciale. C’est aussi l’une des raisons du succès de sa bière, que peu de gens soupçonnent d’être brassée par un Belge. Alain a cherché et a trouvé une part de son savoir-faire grâce à des amis belges et argentins actifs dans le domaine brassicole. Allié à son expérience, une recherche continue d’ingrédients de qualité lui permet de proposer des bières dignes de notre petit royaume.

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Un autre point fort de l’entreprise a été la réconversion des ouvriers agricoles. Ceux-ci, qui depuis toujours, trayaient les vaches, récoltaient le cumin ou irriguaient les champs de luzerne auraient pu souffrir du déclin des activités agricoles. Les voici maintenant occupés aux différents stades d’élaboration de la bière. C’est ainsi que vous pourriez voir Saturnina, la petite fromagère bolivienne occupée à l’étiquetteuse, Beto, le tractoriste, chauffer le brassin et Abner, le contremaître gérer les livraisons…

Au rythme de l’âne

Avec Me echó la burra, Alain possède une brasserie en pleine expansion et dont la production a augmenté à un taux annuel moyen de plus de 30 %. En 2019, ce taux sera légèrement inférieur : Alain espère à ce qu’elle passe de 125.000 litres à 150.000 litres “si la crise économique le permet”. Actuellement, Me echó la burra est la 5ème bière artisanale du pays des gauchos en termes de chiffre d’affaires. Et il reste une grande marge de progression car seulement 4% de la consommation totale de bière est d’origine artisanale.Le premier défi réussi pour cette PME rurale a été d’amener la bière dans les grandes villes comme Buenos Aires, Cordoba et Rosario. Et aujourd’hui, ce sont 13 provinces qui sont désservies, dont certaines comme la Terre de Feu (aussi éloignée de Salta que ne l’est le Kazakhstan de la Ville de Liège).

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Expansion exceptionnelle qui n’est pas sans conséquence : à partir de ce debut d’année 2019,Alain produits sa bière en fût, ce qui réduira considérablement le coût du transport. C’est évident: Alain, qui a commencé à brasser de la bière pour son plaisir en 2008, ne s’attendait pas à ce que “son âne” abandonne le pas pour le trot. Passera-t-il au galop ? L’entreprise des sexagénaires continuera-t-elle à grandir à ce rythme effréné ?

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“Non, ce n’est certainement pas notre intention, dit Alain avec détermination. À un moment donné, ça suffira. Nous ne voulons pas grandir au détriment de la qualité.” Quand Alain parle de “nous”, il fait référence bien entendu a sa épouse Anne, qui a été et reste déterminante dans son succès en Argentine : “Sans son soutien inconditionnel, je n’aurais pu parcourir un tel chemin”

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Ces deux lidjeux, Anne originaire du Cadran et Alain du centre ville, n’oublient pas leur jeunesse festive dans la cité ardente et multiplient les retours aux sources en Outremeuse où ils possèdent un pied-à-terre. Ce qui leur permet de garder le contact avec l’ambiance liégeoise et de tester la compétitivité gustative de leurs bières avec celles généreusement proposées dans les bistrots du quartier. Rien n’y fera : ces deux “belges du bout du monde” restent envers et contre tout liégeois dans l’âme.

L’âne de la famille Giet avance et conquiert tranquillement le marché argentin. Mais quand on quitte la brasserie et son cadre enchanteur, on ne peut s’empêcher de rêver à une Me Echó La Burra qui conquiert le monde, avec son slogan “la cerveza que hace viajar” “La bière qui vous fait voyager”…En attestent les bannières exhibées fièrement sur les murs de la brasserie avec des photos de clients vêtus du t-shirt de la Burra porté dans plus de soixante pays : au Congo avec le capitaine Haddock, en Inde devant le Taj Mahal, au Vietnam dans la baie d’Along, à Cuba au musée dédicacé au Ché, sans oublier le stade de Sclessin lors d’une victoire du Standard contre Anderlecht et Li Tore des terrasses d’Avroy entouré de joyeux universitaires.

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(à découvrir sur le site www.meecholaburra.com.ar)

Reporter. Writer. South America. Biking. Rowing. Twitter @argentomas. Recently published “Computer Crashes” on Air disasters.

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